Journée internationale de la femme 2016

Événements passés

Une avocate des droits des peuples autochtones

  • Afrique de l'ouest

La découverte d'une technique innovante, la modélisation participative en trois dimensions, a marqué un tournant dans la vie d'une jeune femme originaire d'une tribu rurale du Tchad. Aujourd'hui, elle parcourt le monde afin de défendre les droits de sa communauté et des autres populations autochtones et de faire pression pour que leurs voix soient entendues lors des négociations sur le changement climatique, une question vitale pour leur avenir. 

Hindou Oumarou Ibrahim a grandi dans la tribu M'bororo, des éleveurs traditionnels nomades ou semi-nomades vivant au Tchad et dans les pays voisins, et rien n'aurait pu la préparer au bouleversement qu'elle allait connaître après avoir découvert la cartographie participative. À l'époque, c'était une jeune femme qui cherchait à faire reconnaître les droits de son peuple, notamment concernant l'accès aux ressources naturelles vitales pour son existence.

La modélisation participative en trois dimensions (MP3D), ou cartographie participative, allie le savoir traditionnel des communautés locales sur leur environnement et leur écosystème avec des données sur les caractéristiques géographiques, telles que l'élévation du terrain et la profondeur des mers. Elle permet de créer une maquette 3D géo référencée qui peut servir d'outil puissant de renforcement des connaissances et de communication, ainsi que pour faire reconnaître les droits des communautés locales à participer aux processus de prise de décision concernant leurs ressources naturelles.

Hindou Oumarou Ibrahim a découvert la MP3D grâce au Comité de coordination des peuples autochtones d'Afrique (IPACC), un réseau de 150 organisations de peuples autochtones dans 20 pays d'Afrique. C'est par l'intermédiaire de Giacomo Rambaldi, expert en MP3D du CTA, que l'IPACC a découvert la cartographie participative. L'organisation a ensuite encouragé son utilisation comme outil pour rassembler des preuves servant à appuyer les arguments des peuples autochtones dans des négociations nationales et internationales.

Un douloureux conflit

Hindou Oumarou Ibrahim a découvert cette pratique lors d'un exercice de MP3D au Gabon où elle a passé deux semaines avec une tribu locale de pygmées et les a aidés à créer une carte participative en 3D de leur jungle. Les pygmées avaient perdu plusieurs de leurs droits de chasse et de pêche lors de la création d'un parc national, et l'exercice de cartographie a atteint son objectif : le gouvernement a été persuadé que ce peuple autochtone a le droit d'être consulté à propos des décisions concernant sa terre natale.

Hindou Oumarou Ibrahim était conquise.

« C'était très éloigné de ma propre communauté et très différent, mais j'ai trouvé cet exercice passionnant et captivant », témoigne-t-elle. Actuellement directrice de l'Association des Femmes Peules Autochtones du Tchad (AFPAT) et représentante du Comité exécutif régional de l'IPACC pour le bassin du Congo, elle continue, « c'était la première fois que j'assistais à un rassemblement où toutes les générations étaient représentées : femmes, jeunes, hommes et personnes âgées. Je me suis rendu compte que si l'on faisait la même chose dans ma communauté, cela pourrait aider à résoudre un grand nombre de problèmes ».

L'occasion s'est présentée en 2012, quand, grâce au soutien du CTA, un exercice de cartographie impliquant le peuple M'bororo (celui d'Hindou Oumarou Ibrahim) a été organisé dans le district sud de Baïbokoum, théâtre de conflits entre éleveurs nomades et agriculteurs sédentaires. La raréfaction des ressources naturelles, notamment des réserves d'eau, s'aggravait sous l'effet du changement climatique et de la croissance démographique, et le long conflit entre les deux groupes menaçait d'échapper à tout contrôle.

Hindou Oumarou Ibrahim a organisé l'atelier qui a précédé l'événement MP3D. Elle a ainsi été étroitement impliquée dans l'organisation de cette rencontre qui a réuni pour la première fois des éleveurs, des scientifiques, des représentants de l'UNESCO ainsi que de l'Organisation météorologique mondiale et des responsables gouvernementaux. La cartographie participative a prouvé une nouvelle fois son efficacité. Le processus a donné à tous les acteurs un aperçu général de la zone contestée, en mettant en évidence les endroits où les agriculteurs avaient bloqué les routes de transhumance utilisées par les éleveurs pour mener leur bétail aux points d'eau et en identifiant plusieurs solutions susceptibles de satisfaire les deux parties.

L'exercice de cartographie a montré que les peuples autochtones pouvaient véritablement jouer un rôle dans les processus de décision, dont ils avaient toujours été exclus par le passé. Il a également renforcé la confiance en soi de tous les membres de la communauté, surtout chez les femmes.

« Nous avons profité de l'occasion pour renforcer l'aptitude des femmes à s'exprimer, pour montrer aux hommes qu'elles avaient aussi des choses à dire et que leur opinion était parfois plus digne d'intérêt que celle des hommes, et les hommes l'ont accepté », affirme Hindou Oumarou Ibrahim. Résultat : les femmes ont davantage voix au chapitre en ce qui concerne les affaires de la communauté ».

Un savoir traditionnel puissant

D'un point de vue personnel, l'exercice de cartographie a également ouvert les yeux d'Hindou Oumarou Ibrahim. « Cela a eu un effet considérable sur moi. C'était ma communauté, donc je connaissais tout son savoir traditionnel, mais cela m'a permis de comprendre des choses qui venaient des générations précédentes », se souvient-elle. « Cela a changé ma vie à jamais ».

Elle utilise désormais la MP3D pour l'ensemble de son travail afin de montrer combien il est important de conserver le savoir traditionnel, comment l'associer au savoir scientifique et les utiliser tous deux pour lutter contre le changement climatique et protéger l'environnement.

Même si ses racines sont encore fortement ancrées dans sa communauté, Hindou Oumarou Ibrahim, 31 ans, s'est habituée à parcourir le monde pour faire ses présentations et plaider la cause des peuples autochtones auprès de hauts fonctionnaires lors des négociations sur le changement climatique. Au cours des dix dernières années, elle a participé régulièrement aux tables rondes sur le changement climatique de la Conférence des Parties (COP) des Nations Unies. Elle copréside le Forum international des peuples autochtones sur le changement climatique (IIPFCC), qui représente les intérêts des peuples autochtones dans le monde entier et les défend lors des négociations de la COP.

« Le changement climatique est un problème important pour les peuples autochtones, car nous dépendons de l'environnement. Dans le monde entier, leur existence dépend des ressources naturelles, pour manger, se soigner, pour tout. Par conséquent, s'il y a des inondations ou des périodes de sécheresse, l'impact est d'autant plus important pour nous », explique-t-elle. « Bien sûr, il est très inhabituel pour quelqu'un de mon origine de parcourir le monde et de prendre la parole ou de négocier lors de conférences. Mais, pour moi, changer la vie de ma communauté est essentiel. Je sais que mon peuple est fier de ce que je fais et je ne baisserai jamais les bras. Je veux aider ma communauté à s'adapter au changement climatique, et on ne peut parler du changement climatique sans parler des droits des peuples autochtones ».

 


Article à paraitre demain : Madame Rose Kamanga – Les combats de Rose face au changement climatique

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En 2011-2012, le CTA, le IPACC et AFPAT produirent conjointement une série de documentaires sur la gouvernance climatique, dans le but de documenter les ripostes des populations autochtones au changement climatique et la mobilisation de différentes formes de savoir pour créer un dialogue entre les scientifiques, les décideurs et les communautés aux prises à des risques de conflit et vulnérables à l’évolution du climat. Regardez les vidéos en suivant liens ci-dessous :