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Liens ruraux-urbains – des opportunités pour les exploitants agricoles

Interview avec Steve Wiggins, chercheur associé à l'Institut britannique de développement outre-mer (ODI)

Mars 16, 2017

Steve Wiggins, chercheur associé à l'Institut britannique de développement outre-mer (ODI), a consacré une très grande partie de ses 45 années de carrière dans développement agricole et rural, en particulier dans les domaines touchant les petits exploitants d’Afrique. Dans une interview accordée peu avant sa participation au 48e Briefing de Bruxelles, il affirme que les avantages des migrations des zones rurales vers les villes pourraient bien l’emporter sur ses effets négatifs, et offrir de nouvelles perspectives aux économies rurales.  

Cet événement est organisé par le CTA en collaboration avec le Ministère Fédéral allemand de la Coopération Economique et du Dévélopement (BMZ), l'Agence de Coopération Internationale allemande (GIZ), le Secrétariat ACP, la Direction Générale pour la Coopération Internationale et le Dévelopement de l'Union Européenne (DG/Devco) et la Confédération Européenne des ONG d'urgence et de dévélopment (Concord). 

Dans le contexte du Briefing de Bruxelles « Renforcer les moyens de subsistance en milieu rural face à l'urbanisation rapide en Afrique », pourriez-vous nous faire part de vos dernières réflexions sur la dynamique qui relie les économies urbaines et rurales et nous expliquer pourquoi, selon vous, elle peut créer de nouvelles opportunités pour les petits exploitants et les acteurs de la chaîne de valeur agricole ?

Une urbanisation bien menée et un rapprochement entre zones rurales et urbaines sont des phénomènes positifs à 90% pour les petits exploitants des zones rurales. Deux choses changent dans la vie d'un agriculteur qui vit à proximité d'une zone urbaine. Les prix obtenus sont plus élevés, grâce à la réduction des frais de transport, et plus il est en contact avec les consommateurs urbains, plus il aura de chances de proposer des produits d'une valeur légèrement plus élevée. En outre, plus l'agriculteur est proche de la ville, plus il pourra se procurer facilement des intrants industriels – engrais industriels, outils plus perfectionnées, machines et matériel d'irrigation plus faciles d'emploi. Et il aura probablement aussi plus facilement accès aux services financiers, aux conseils et à l'information.

Quels sont les principaux défis posés par l'urbanisation dans les pays en développement ?

L'urbanisation fait partie intégrante du développement mais ce phénomène peut être à l'origine de problèmes. Par ailleurs, l'urbanisation peut être menée correctement ou de façon anarchique. En s'étendant, les villes développent des zones périurbaines, et créent ainsi toute une série d'opportunités. En revanche, lorsqu'elle est mal conduite, l'urbanisation peut provoquer de sérieux problèmes. Un exemple classique est celui de Kumasi, au Ghana. À mesure que la ville s'étend et que de nouveaux quartiers apparaissent à la périphérie de la ville, des problèmes en rapport avec les droits de propriété foncière surgissent.

Comment les producteurs des zones rurales parviennent-ils à avoir accès aux marchés urbains ?

Alors que des liens plus étroits se nouent aujourd'hui entre les zones rurales et les centres urbains, on voit que les commerçants locaux développent des chaînes d'approvisionnement informelles, qui semblent fonctionner parfaitement. Des études détaillées ont montré que ces chaînes étaient le plus généralement efficaces, efficientes et plus ou moins équitables. Ce constat vaut pour des produits comme les fruits et les légumes, mis à disposition des consommateurs urbains via des chaînes d'approvisionnement locales que les grandes surfaces du secteur formel ne peuvent espérer concurrencer en termes de coûts. Dans pratiquement tous les cas, s'agissant des liens entre les producteurs ruraux et les marchés urbains, les chaînes d'approvisionnement privées parviennent à répondre très rapidement à la demande, essentiellement via le commerce informel.

Pouvez-vous illustrer par un exemple la façon dont les petits agriculteurs exploitent ces débouchés ?

Une étude de cas montre que sur les versants du Mont Méru, en Tanzanie (une zone à très forte densité de population), certains agriculteurs déterrent leurs caféiers pour cultiver à leur place des carottes, des choux fleurs, des oignons, des tomates et des laitues destinés aux marchés urbains. Cette reconversion leur permet de gagner plus par hectare. Si vous faites bien les choses, les marges brutes pour un hectare de tomates sont telles en Afrique de l'Est que vous pouvez espérer toucher 5 000 $ par récolte.

Dans de nombreuses zones rurales, l'économie non-agricole est tout aussi importante que l'agriculture, notamment pour attirer et retenir les jeunes. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet, dans le contexte africain et/ou pour d'autres parties du monde ?

Un exemple intéressant est celui de l'Asie rurale moderne, qui est en avance d'une vingtaine d'années sur l'Afrique. Elle présente plusieurs spécificités étonnantes. Tout d'abord, les exploitations y sont toujours extrêmement petites. Sur la majeure partie du continent, qui a engrangé d'incroyables succès au cours de ces 60 dernières années, plus de 90 % des terres sont fragmentées et sont toujours occupées par de minuscules fermes d'à peine quelques hectares. Deuxièmement, toutes les enquêtes sur les ménages ruraux d'Asie montrent que l'activité non-agricole assure à ces familles 60 %, 70 % ou même plus, de leurs revenus. L'économie non-agricole joue donc un rôle extrêmement important dans les zones rurales du continent, et si ces ménages étaient privés de ces revenus, ils plongeraient dans une pauvreté jamais enregistrée depuis au moins 30 ans.

À la lumière de cette tendance observée en Asie, quelles sont les perspectives de développement de l'économie non-agricole en Afrique ?

Le développement de l'économie rurale non-agricole suit généralement un rythme semblable à celui du secteur agricole. L'agriculture, principalement l'agriculture à relativement petite échelle, crée ainsi toute une série d'emplois divers, par exemple dans le domaine de la transformation des céréales, de la commercialisation, du stockage, de la fabrication d'intrants, comme les engrais et les outils. Mais surtout, et c'est là l'impact le plus important, les agriculteurs ont davantage de moyens financiers, en particulier les petits exploitants qui peuvent ainsi acheter des biens et des services produits et proposés au niveau local. Et cela améliore considérablement la stabilité financière et les niveaux de vie des populations rurales.

Quel sera l'impact de cette évolution sur l'avenir des jeunes ?

S'il y a bien une ressource inépuisable, c'est l'ingéniosité humaine et c'est dans un certain sens ici que se trouve la réponse à la grande question de l'avenir des jeunes et de l'agriculture en Afrique. L'économie rurale non-agricole devrait offrir de formidables possibilités. Car l'avenir de la plupart des populations rurales ne se trouve pas dans les exploitations rurales, même si cela ne signifie pas nécessaire en dehors de leur village.

Vous vous intéressez aussi à la question de la migration, un phénomène qui risque d'aggraver le fossé rural-urbain si des investissements suffisants ne sont pas consentis. Avez-vous à ce sujet des conclusions dont vous souhaitez nous faire part ?

La migration rurale a le plus souvent lieu à l'intérieur du pays et concerne généralement des distances assez petites. En outre, ce phénomène est pratiquement toujours temporaire ou circulaire. Les habitants quittent leur village pour trouver du travail en ville mais en général, ils reviennent chez eux. Il est donc faux d'affirmer que les gens quittent en masse et définitivement les campagnes. Et même si la migration est parfois la cause d'une situation désespérée, ce phénomène est largement volontaire et s'accompagne d'immenses avantages pour les ménages des zones rurales.

Pouvez-vous nous citer quelques-uns de ces avantages ?

Les migrations sont source de revenus supplémentaires et d'envois de fonds. L'économie ménagère s'en trouve diversifiée. L'argent qui revient peut améliorer considérablement les ressources financières des familles et leur permettra par exemple d'acheter une pompe d'irrigation ou de procéder à des investissements domestiques, par exemple le raccordement à l'eau courante ou à l'électricité. Les Nations Unies ont réalisé des études sur les politiques de migration des zones rurales vers les zones urbaines mises en place dans les pays en développement. Il apparaît que la grande majorité de ces gouvernements ont fait des déclarations visant à endiguer ces flux migratoires. Or, absolument rien n'indique que c'est une bonne chose de limiter ce type de migration. Tout montre au contraire que la croissance urbaine est un phénomène très positif, et que les ménages ruraux dont certains membres se sont installés dans des villes ont davantage de moyens financiers. Nous devons donc faciliter la migration et lors du Briefing de Bruxelles, nous allons donc souligner à quel point il est nécessaire d'informer correctement sur les nouvelles opportunités comme sur les risques liés aux migrations. 

Clare Pedrick

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