Histoires d'impact

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La modélisation participative au service de la paix

Hindou Oumarou Ibrahim organise, avec l’appui du CTA, des événements de modélisation participative en trois dimensions (MP3D) pour aider à régler des conflits de propriété des terres et des ressources entre les communautés locales et autochtones dans le district de Baïbokoum, au Tchad. Depuis 2012, ses efforts ont contribué à maintenir le dialogue sur la paix dans la région. Avec le soutien de la FAO, un code pastoral reconnaissant le droit à la terre des nomades bororos a été décidé, mais il n’est pas encore appliqué. Le ministère de l’agriculture a créé 6 000 km de couloirs terrestres par lesquels les éleveurs nomades peuvent déplacer leurs troupeaux.

La croissance démographique et le changement climatique ont exacerbé les tensions entre les éleveurs nomades bororos et les agriculteurs sédentaires. Un contentieux particulièrement épineux concernait l’accès des pasteurs à l’eau (cours d’eau, barrages, etc.) pour leur bétail. En 2011, alors que l’affrontement menaçait de dégénérer, Mme Ibrahim a sollicité le CTA pour l’aider à employer la MP3D dans le sud du Tchad.

La MP3D est une méthode communautaire permettant de cartographier les paysages en utilisant des connaissances locales et traditionnelles sur l’espace environnant. Les caractéristiques naturelles, telles que les crêtes et les plateaux, sont indiquées sur un tableau par la communauté, ce qui permet de créer un modèle de paysage complexe en 3D duquel il est possible d’extrapoler des données sur les environs.

Avec le soutien du Comité de coordination des peuples autochtones d’Afrique (IPACC), le CTA a réuni éleveurs nomades, scientifiques, représentants de l’UNESCO et de l’Organisation météorologique mondiale ainsi que responsables gouvernementaux pour un premier événement MP3D en juillet/août 2012 – le premier événement MP3D du CTA à inclure des nomades. Avant sa participation à cet événement, Mme Ibrahim avait suivi une formation en MP3D lors d’un événement du CTA en 2010, et avait depuis lors participé au pilotage d’une expérience de cartographie communautaire organisée par le CTA au Gabon. Ces expériences se sont avérées extrêmement précieuses pour le projet de MP3D au Tchad et l’ont aidée à travailler en étroite liaison avec les Bororo et d’autres communautés et organisations d’éleveurs nomades de différentes régions d’Afrique de l’Est, de l’Ouest et centrale. En tout, 60 hommes et femmes bororos ont participé au projet, représentant les intérêts de 250 000 éleveurs nomades dans la région, avec une participation de plus de 300 enfants, hommes et femmes à l’élaboration de la carte.

Le processus de modélisation a permis aux membres de chacune des organisations et communautés d’obtenir une vue d’ensemble bien nécessaire de la région contestée et a mis en lumière les conséquences de leurs actions individuelles pour les autres groupes. Par exemple, les agriculteurs ont pu voir qu’ils avaient bloqué des passages utilisés par des éleveurs nomades pour amener leurs troupeaux aux points d’eau. Il est également devenu plus facile d’identifier les zones de terre où certaines espèces végétales avaient disparu et où la biodiversité était en danger.

Les exercices de cartographie aux alentours de Baïbokoum ont montré non seulement que les communautés autochtones ont un rôle à jouer dans la prise de décision et la résolution des conflits, mais aussi que les femmes ont le droit de participer aux projets communautaires. Mme Ibrahim croit fermement qu’étant donné que les femmes se chargent de collecter l’eau et de prendre soin du bétail, elles ont une connaissance et une compréhension tout aussi pointue que quiconque du paysage environnant. Cet exercice a permis un partage de connaissances entre générations en impliquant des jeunes bororos des communautés.

"Nous sommes désormais reconnus"

Pour l’heure, seulement un tiers de cette région du Tchad est cartographié, mais dans le futur, Mme Ibrahim espère continuer de travailler en étroite collaboration avec le CTA à l’organisation d’ateliers de MP3D afin d’autonomiser davantage d’autochtones et de communautés locales. « Dans ma communauté, en tant que peuple autochtone nomade, notre accès à l’eau et aux pâtures est affecté par les changements [du paysage traditionnel]... mais nous sommes désormais reconnus. Nous travaillons avec un grand nombre de ministères et nous sommes indispensables à de nombreux projets. Des responsables administratifs et gouvernementaux font appel à nous », explique Mme Ibrahim.

Ayant grandi dans une communauté nomade, Mme Ibrahim comprend les difficultés que pose le changement climatique, mais aussi la contribution que peuvent apporter les connaissances traditionnelles et autochtones à des projets comme les événements MP3D du CTA. « Les connaissances et la science du climat traditionnelles ont une importance essentielle pour renforcer la capacité des communautés rurales à composer avec le changement climatique, et les peuples autochtones sont prêts à partager leurs connaissances pour les aider à s’adapter au changement climatique et à en atténuer les effets. »

Mme Ibrahim est tellement convaincue par l’impact de la MP3D qu’elle utilise désormais cette méthode dans la totalité de son travail. Elle a reçu il y a peu le prix Danielle Mitterrand et a été récemment sélectionnée par le National Geographic parmi les explorateurs émergents de 2017. Elle a par ailleurs été choisie comme porte-parole de la société civile à la cérémonie de signature de l’Accord de Paris de 2016 sur le climat. Elle est également directrice de l’Association des femmes peules autochtones du Tchad, qui représente les besoins des communautés autochtones du pays, en particulier le peuple Bororo, en impliquant des ministères clés dans les questions et les conflits qui affectent les communautés.

Crédit photo homepage : World Economic Forum / Jakob Polacsek