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Diffuser une plateforme en ligne de produits agricoles en Afrique de l'Est : retour d'expérience et bonnes pratiques

Technical scientific article

« Les plateformes régionales d’échange en ligne doivent être durables et viables sur le plan commercial », insiste Samwell Rutto.

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Samwel Rutto, en sa qualité de directeur régional des systèmes d’échange structurés au sein de l’organisation Eastern Africa Grain Council (EAGC), est notamment chargé de promouvoir des marchés structurés pour faciliter le commerce et remédier aux problèmes d’efficacité dans l’industrie céréalière.

Les investissements dans des solutions numériques liées à l’industrie agroalimentaire dans la région d’Afrique de l'Est ont considérablement augmenté au cours de la dernière décennie. Cependant, peu de ces investissements se sont avérés viables après la phase pilote ou ont eu un impact durable. Beaucoup sont encore confrontés à des obstacles majeurs qui entravent la croissance. Mon expérience en matière de conception et de gestion d’un système électronique d’échange de céréales – le système GSoko, propriété d'EAGC – m’a appris beaucoup de choses à propos du soutien et de la diffusion des plateformes de commercialisation en ligne dans le secteur de l’agroalimentaire.

La centrale des céréales – qui est intégrée au système Gsoko – soutient les agriculteurs en leur fournissant des services de pointe. Par exemple, avant d'investir un marché, les producteurs doivent connaître précisément les besoins de celui-ci. Nous travaillons donc directement avec les acheteurs de céréales afin de savoir quelles variétés ils souhaitent et en quelle quantité. Ensuite, nous communiquons ces informations aux agriculteurs : ils peuvent donc optimiser l'achat de semences et s'adapter au mieux au marché visé.

Des écueils à surmonter

Conception du logiciel

La phase de conception et de développement du logiciel est souvent longue les financements doivent être étalés sur une période de 5 ans environ. Le développement de GSoko, par exemple, a duré 4 ans, principalement en raison de la nécessité de consulter régulièrement les utilisateurs finaux afin de s’assurer que la solution était facile à utiliser et répondait à leurs besoins de commercialisation. Le système a dû être repensé et amélioré de nombreuses fois. Sans surprise, ce processus finit par coûter cher, ce qui influe sur la diffusion des plateformes à plus grande échelle.

Taux d'adoption

L’adoption de solutions numériques dans le secteur de l’agroalimentaire joue un rôle crucial pour déterminer la mise à l’échelle et la durabilité d’un projet. Cependant, le taux d’adoption est impacté par les difficultés techniques non prévues et non voulues, comme le manque de maîtrise des technologies de l'information et de la communication (TIC), en particulier chez les agriculteurs. Pendant le déploiement de GSoko, j’ai découvert que certains petits agriculteurs n’avaient jamais utilisé de téléphone portable Android et ne savaient donc pas comment utiliser le système. Les difficultés d’accès à Internet affectent également le fonctionnement des systèmes en ligne. Par exemple, la coopérative agricole ougandaise de Katine exporte des céréales au Kenya via la plateforme GSoko, mais la connexion Internet limitée a empêché ses membres de participer à certaines sessions d’échange en ligne.

Climat et gouvernance

En gérant la plateforme GSoko, j’ai compris que les plateformes régionales d’échange en ligne doivent être durables et viables sur le plan commercial. Cela implique de se doter d’un modèle économique qui génère des revenus pour compenser les obligations en matière de coûts. D’un autre côté, la génération de revenus dépend de la capacité de traitement du système / de la valeur et du volume des produits de base échangés chaque saison via le système. D’après mon expérience et une analyse des autres plateformes présentes dans la région, les volumes échangés sont parfois trop faibles et irréguliers, tandis que les coûts du développement et d'entretien des systèmes sont extrêmement élevés et dépassent souvent les bénéfices générés. Parmi les principales causes à l’origine d’une baisse des volumes échangés sur les plateformes en ligne que j’ai moi-même pu observer, il y a notamment les mauvaises conditions météorologiques et les sécheresses – qui font baisser les rendements –, le manque d’entrepôts liés aux agriculteurs pour le regroupement et des problèmes de qualité, comme des niveaux élevés d’aflatoxines, des récoltes de produits pourris, malades ou cassés, des variétés mélangées, etc. J’ai aussi constaté que le caractère saisonnier des cultures influe sur les performances des systèmes, en particulier des systèmes basés sur des cultures annuelles comme le maïs. De plus, les autorités et l’administration des pays d’Afrique de l'Est font souvent obstacle aux plateformes en ligne en imposant des taxes, des droits de douane et des réglementations pour les exportations.

Séduire les utilisateurs

Les activités de promotion et de marketing jouent un rôle de plus en plus important pour diffuser les plateformes d’échange en ligne à plus grande échelle : elles contribuent à développer la clientèle et à augmenter le volume de produits échangés. Je pense que la gamme de services proposés et les frais facturés aux utilisateurs devraient être abordables, car la plupart des utilisateurs ne sont pas en mesure ou pas disposés à payer des montants élevés. Voilà pourquoi il convient de réaliser une analyse de la rentabilité assortie de consultations approfondies avec les parties prenantes pour fixer des frais raisonnables. Les agriculteurs se sont habitués à bénéficier de services gratuits, offerts par des ONG et des donateurs, ils sont donc réticents à l’idée de mettre eux-mêmes la main à la poche. Tant les agriculteurs que les négociants peuvent refuser d’adopter une plateforme en ligne s’ils ont le sentiment que cette plateforme est trop complexe à utiliser. Enfin, l’existence de diverses plateformes concurrentes qui ciblent les mêmes utilisateurs – en particulier les agriculteurs – peut également avoir une incidence sur l’adoption des solutions numériques.

La voie à suivre

Je suis convaincu que les plateformes de commercialisation en ligne peuvent contribuer de manière significative à l’amélioration des performances, de la compétitivité et de la rentabilité des agro-entreprises. Cependant, les difficultés liées à la conception de ces systèmes, à leur production de revenus et à leur adoption ont un impact négatif sur leur mise à l’échelle et leur durabilité. C’est pour cette raison qu’il est essentiel, lorsqu’on investit dans des solutions numériques liées à l’agriculture, de réfléchir à des modèles économiques qui présentent un intérêt manifeste pour les utilisateurs. De même, il est crucial d’associer les utilisateurs potentiels au processus de conception afin de développer des solutions faciles à utiliser et de diversifier la gamme de produits agricoles couverts par la plateforme. Négliger l’un de ces aspects risque de compromettre l’avenir à long terme de la plateforme d’échange en ligne elle-même, ainsi que les avantages potentiels pour ses utilisateurs.

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