Ugandan farmers at work in their field

L’espace au service de la sécurité alimentaire

Ugandan farmers at work in their field

© Laura Elizabeth Pohl

ICT Update s’est entretenu avec Ruud Grim, conseiller senior pour les applications et coordinateur de Geodata for Agriculture and Water (G4AW) au Netherlands Space Office (NSO). Il nous parle du programme G4AW qui a permis au consortium MUIIS de voir le jour.

Comment une agence spatiale en arrive-t-elle à s’occuper de sécurité alimentaire ?

Le NSO a été créée en 2009, mais les Pays-Bas sont membres de l’Agence spatiale européenne depuis une trentaine d’années. À un certain moment, nous nous sommes dit que c’était bien sûr formidable d’avoir lancé dans l’espace toute une série de satellites mais nous nous sommes demandé comment les utiliser de manière optimale. Cette réflexion a amené le NSO à se donner une nouvelle mission : promouvoir l’utilisation des données satellitaires dans la société. Une autre mission est de maximaliser l’utilisation de toute l’infrastructure déjà développée, et aussi, de tenir compte des intérêts économiques du gouvernement, notamment dans le domaine de l’innovation. Autrement dit, nous voulons faire en sorte que le secteur privé ainsi que les établissements scientifiques des Pays-Bas puissent bénéficier des données satellitaires. Le NSO est en quelque sorte un moteur d’innovation, de développement économique et d’utilisation des connaissances.

Le NSO a ainsi participé à des discussions avec le ministère des Affaires étrangères au cours desquelles il a été question de sécurité alimentaire et de soutien aux petits producteurs alimentaires des pays en développement. Le programme G4AW est l’aboutissement de ces discussions. Il s’agit d’un programme spécial car il relie deux mondes n’ayant jamais interagi directement l’un avec l’autre. Celui des satellites – qui représente le volet scientifique et high tech du projet – et celui de la coopération au développement – qui s’intéresse aux petits agriculteurs des pays en développement qui sont extrêmement vulnérables car ils doivent faire face aux pires difficultés en cas de mauvaises récoltes. Alors que ces deux mondes n’ont rien en commun a priori, nous nous sommes aperçus qu’ils avaient énormément de choses à s’offrir l’un l’autre.

Comment G4AW a-t-il donc vu le jour ?

Les discussions au ministère des Affaires étrangères ont permis de se pencher sur la question de la valeur ajoutée que peut offrir le secteur aérospatial. Ce secteur a incontestablement une valeur ajoutée pour les autorités et les établissements scientifiques, puisque les satellites recueillent des données de base. A partir de ces données, il est possible de créer des connaissances et d’agir sur la base de celles-ci, souvent au niveau du gouvernement. Lors des discussions, une question a été posée : que font exactement les autorités de toutes ces connaissances ? Et comment les agriculteurs en profitent-ils ? Reçoivent-ils des conseils qui les aideront à prendre de meilleures décisions ? Nous avons conclu que cela n’était pas le cas au niveau opérationnel. Il existe certes un certain nombre de projets pilotes, de projets de recherche et de petits projets de démonstration mais ceux-ci ne font généralement pas l’objet d’un véritable suivi. C’est la raison pour laquelle le ministère a décidé d’améliorer le lien entre les données satellitaires et la sécurité alimentaire.

Cette question nous a occupés pendant un an environ. Nous avons discuté avec de nombreux acteurs du terrain et demandé à des étudiants d’étudier la littérature existante en rapport avec ce sujet. Au bout d’un moment, nous avons bien compris que si nous voulions réaliser notre objectif d’amélioration de la sécurité alimentaire, nous allions devoir faire un certain nombre de choses essentielles, à commencer, tout simplement, par nous rapprocher des petits agriculteurs. Sans ce lien, aucune valeur ajoutée n’est en effet à espérer. Il faut comprendre leurs besoins pour pouvoir leur fournir les informations dont ils ont besoin pour agir. Le transfert de connaissances et le renforcement des capacités font partie de ce processus et ces aspects relèvent généralement du domaine de compétences des ONG et des agents de vulgarisation des ministères de l’agriculture, ou encore des entreprises. C’est là le premier prérequis.

Deuxième aspect clé lorsqu’on développe un service adapté aux agriculteurs, il faut s’assurer qu’il soit économique viable, sinon, cela n’a pas de sens de le proposer. Il faut donc qu’un acteur ou une organisation développe un modèle financier pour l’offre de ces services, qui doivent être proposés à un prix abordable. Par abordable, nous entendons gratuit, ou financé par d’autres sources. Il peut par exemple s’agir d’un système dont les clients – agriculteurs ou coopératives agricoles – peuvent profiter, mais moyennement paiement.

Le critère essentiel était que l’initiative puisse générer un service apportant une valeur ajoutée. Nous avions constaté qu’il n’existait pas encore de véritable marché pour ce genre de services. Pourquoi ? Car il implique un certain nombre de risques et qu’il s’agit de services encore à développer. Il peut arriver que les clients ne puissent ou ne veulent pas payer pour ce service, ce qui dissuade les entreprises d’investir dans son développement. C’est pourquoi nous avons été autorisés, en tant qu’organisme gouvernemental à octroyer des subventions pour des projets comme MUIIS. Tel est le principe à la base de G4AW.

Comment calculez-vous le moment à partir duquel un petit agriculteur bénéficiera réellement du service ?

Supposons que le coût opérationnel de la fourniture du service s’élève à un million d’euros par an et qu’un petit agriculteur gagne 1 000 euros par an. Supposons ensuite qu’il est prêt à investir 1 % de son salaire annuel dans ce service dont la valeur ajoutée potentielle augmentera ses revenus d’au moins 10 %. En investissant 10 euros dans ce service, il gagnera ainsi 100 euros de plus par an. Tel est selon nous le montant minimum qu’il devra investir pour profiter de ce service. Au début, les acteurs du secteur nous ont dit « Dites, vous êtes dingues, nous n’arriverons jamais à convaincre 100 000 agriculteurs ! » Mais des modèles d’entreprise plus intelligents et plus inclusifs ont ensuite été proposés, notamment par des agrégateurs et le secteur public. Grâce à cela, l’objectif de 100 000 agriculteurs devient réaliste.

Comment les données satellitaires brutes sont-elles traitées ?

La mission Sentinel de l’ASE est une source importante de données. La constellation de satellites européens regroupe en gros trois types de satellites, dont deux transmettent un nouveau message environ une fois par semaine et l’autre une fois par jour. Ces satellites fournissent différentes catégories de données. Les entreprises et les établissements scientifiques disposent d’algorithmes qui leur permettent de générer des informations à partir de ces données. Avant d’être relayées à l’entreprise de technologies, les données satellitaires font l’objet de plusieurs contrôles de qualité, réalisés par l’opérateur du satellite qui s’assure que ces données soient de bonne qualité et suffisamment fiables. La terminologie aérospatiale utilise l’expression « passage du niveau 0 – celui des données brutes – au niveau 4 », ce qui signifie que l’information et la qualité s’améliore à chaque niveau.

L’opérateur procède également à une série de corrections, par exemple des corrections atmosphériques ou géographiques. L’ASE encode ces données dans une base de données dont les entreprises de technologies extrairont les données. Celles-ci ont à leur disposition des modèles leur permettant de dériver des informations à partir de ces données. Les données sont en quelque sorte un produit « semi-fini », car elles ne sont pas encore à ce stade un conseil ou un produit exploitable par les agriculteurs. Les entreprises de technologies doivent assurer le traitement primaire des données satellitaires et les regrouper dans un produit. Dans le projet MUIIS de G4AW, qui est coordonné par le CTA, eLeaf s’occupe par exemple des données relatives à l’eau et à la végétation, tandis qu’eWhere se concentre surtout sur les données satellitaires météorologiques et les prévisions météo.

Et ensuite ?

Ensuite, toutes ces données finissent par converger en un modèle ou un algorithme majeur qui constitue un système d’aide à la décision qui contient toutes les connaissances qui serviront de base aux conseils. Pour réaliser votre objectif, ces données devront souvent être complétées par d’autres informations. Vous allez par exemple devoir les allier à des informations sur les températures et les taux d’humidité au niveau local. C’est là qu’interviennent les entreprises de technologies. À terme, le système central générera des conseils spécifiques pour les agriculteurs d’une zone bien déterminée. Ces conseils sont diffusés via des agents de télécommunications ou de vulgarisation qui sillonnent la région avec leur téléphone mobile. Certains agriculteurs les reçoivent ensuite par radio ou par SMS. Ce sont là les principaux canaux utilisés pour atteindre les agriculteurs. Quant aux ONG, elles ont ici pour rôle de veiller à ce que tous les acteurs coopèrent et que les données satellitaires deviennent en définitive un service ou un produit financier que les agriculteurs peuvent utiliser.

Comment les petits agriculteurs bénéficient-ils de ce service ?

Jusqu’ici, un agriculteur d’un pays en développement réagissait à son environnement ou au mieux au bulletin météorologique reçu du service météorologique national. Il s’agit toutefois d’informations de nature générale et non spécifiques à un site. Il faut bien se rendre compte du faible degré de fiabilité des données météorologiques pour les agriculteurs. Ils n’avaient pas d’autre moyen de se procurer ces informations. Les agriculteurs continuaient à réagir aux « messages » traditionnellement envoyés par la nature. Mais il faut à présent compter avec les changements climatiques. Les saisons s’installent donc plus tôt ou plus tardivement, les sécheresses s’aggravent alors que les pluies deviennent plus abondantes. Le temps est en fait devenu de plus en plus imprévisible.

Les satellites génèrent des données plus précises, plus localisées et donc plus fiables. Lorsqu’ils ont accès précocement à des informations améliorées sous la forme de prévisions météorologiques ou pour la gestion des cultures, par exemple, les petits agriculteurs sont en mesure de prendre des décisions bien documentées, des décisions qui augmenteront leurs rendements et leurs revenus et qui leur permettront d’utiliser plus efficacement les intrants agricoles et l’eau. Et comme les données satellitaires couvrent des surfaces importantes et sont cohérentes et comparables dans le temps et dans l’espace, les informations de base restent les mêmes. Il est donc possible d’offrir un service dont la qualité sera toujours garantie. Il est important de pouvoir s’appuyer sur un flux continu de données de qualité. Supposons par exemple, une station météorologique « en fin de vie ». Elle tombe régulièrement en panne ou ne fonctionne parfois qu’à moitié. Dans ces stations, des personnes encodent des chiffres à longueur de journée et parfois, elles se trompent. Il est donc important d’automatiser au maximum ces processus pour éliminer l’erreur humaine et d’autres facteurs sur lesquels vous n’avez aucun contrôle. En ce sens, les données satellitaires sont extrêmement cohérentes et fiables.

G4AW a lancé à ce jour 17 projets. Quels enseignements en avez-vous tiré à ce jour ?

Ce que nous avons appris, c’est avant tout que les problèmes culturels et organisationnels sont souvent plus complexes que les problèmes technologiques. L’entreprise et le partenariat doivent être gérés correctem ent, sinon il y aura des retards et les objectifs risquent de ne pas être réalisés. Nous avons délibérément limité à trois ans la durée de nos projets. L’idée étant que la première année soit consacrée à la mise en place du partenariat et au développement et à l’offre du service initial.

Au cours de la deuxième année, vous déployez le service sur le terrain et vous obtenez un retour d’information. Vous planifiez ensuite sa mise à échelle et vous déployez vos plans de formation. Enfin, la troisième année, vous avez mis au point un service amélioré que vous pouvez entièrement déployer. Il s’agit cependant là d’un scénario idéal. Un grand nombre de projets sont en effet prolongés et durent en fait quatre ans.

Pourquoi ? Car en réalité, les partenaires ont besoin de plus d’un an pour apprendre à bien travailler ensemble et pour bien cibler les agriculteurs.

Un autre enseignement est que le développement d’un modèle d’entreprise peut s’avérer très compliqué. Dans nombreux de nos projets, le partenariat a dû s’adapter au plan d’entreprise, au modèle commercial. Mais nos projets en tiennent compte. Nous ne sommes pas rigides sur ce point. Nous ne disons pas à nos partenaires qu’ils doivent s’en tenir exactement au plan et au modèle commercial. Ce n’est pas de cette façon que nous fonctionnons. Ces modèles sont basés sur nos meilleures idées, et si celles-ci évoluent en cours de route, nous devons simplement adapter le plan et les activités.

Mais il est important d’associer au partenariat des entreprises qui jouent le rôle de moteurs. Elles peuvent être les garantes de la continuité car elles sont animées par l’esprit d’entreprise. Il n’est pas de bon ton de parler de bénéfices, parce que d’aucuns estiment qu’ils sont réalisés au détriment des agriculteurs. Pourtant, ces entreprises sont souvent des entreprises sociales, actives dans le secteur de l’environnement. Leur objectif n’est pas de gagner des millions mais de continuer à offrir un service. Si cette dynamique est absente, un chercheur ira d’un projet à un autre. Or, si la continuité du service n’est pas assurée, son impact sera négligeable et les objectifs en termes de sécurité alimentaire ne seront pas atteints.

En définitive, des acteurs du secteur privé ont été mobilisés car le ministère des Affaires étrangères a réalisé en 2011 que la coopération au développement s’essoufflait et que pour y remédier, il fallait introduire la composante économique privée.

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